La catharsis

Nos intentions artistiques sont à la mesure de notre implication sur le territoire. Élaborer un cheminement long avec notre public est une priorité. Nous avons au début de notre travail, souhaité partager des spectacles avec des émotions déclenchant le rire et la bonne humeur. Il ne s’agit pas d’une incartade, d’un manque de finesse. Au cour de chaque créations, nous tentons d’amener notre public sur des propositions plus subtiles, voire contradictoires de l’idée première véhiculé par l’œuvre. L’idée est d’amener le spectateur à un théâtre à la fois divertissant et réflexif. C’est ainsi que l’œuvre éclot, interroge les acteurs et les spectateurs pour les faire évoluer conjointement. Il y a pour les acteurs un souhait d’avant-garde dans l’œuvre élaborée. L’œuvre devient alors une analyse dans l’interprétation.

 

Pourquoi Farce et Bleue ?

Farce et bleue viennent ici nous interloper jusqu’à l’oxymore. La dimension lexicale des deux mots ne s’enchevêtre qu’à l’exception d’une échappée poétique. L’art dramatique est représenté par les quatre codes de jeux principaux que sont la comédie, la farce, la tragédie, et le drame. Nous pouvons ouvrir et inventer bien d’autres codes. Mais ce code « farce » est souvent identifié comme l’ersatz, en deçà des autres codes. C’est aussi, et alors pour la compagnie comme un engagement, de redorer le blason de ce code trop souvent réduit et assimiler à un code d’animation. Paradoxalement, ce code est un code assez noble dans la tradition du théâtre. Sans alourdissement nosologique, il serait intéressant de traiter l’ensemble des autres codes : drames, tragédies et comédies. En y saupoudrant une pincée, un zest de farce pour relever légèrement chacun de ces codes enclin à un léger sérieux mortifère. Ce qui ne lui rendrai que peu service.

Photo de couverture Facebook

Pourquoi Bleue ?

De nombreuses peintures me touchent particulièrement. La « nuit étoilée sur le Rhône » de Van Gogh, les œuvres bleues de l’époque première de Picasso, etc… Le bleu parce qu’il est comme le ciel, qu’il appelle à la rêverie. Le nom de « Farce bleue » est associé au titre de la chanson « la farce bleue » de Jean Guidoni. Ce qui me touche particulièrement dans cette chanson, c’est le témoignage de la fragilité poétique de l’illusoire et de l’éphémère.

La nuit étoilée sur le Rhône

Questionnement sur le parcours artistique ?

Ce que nous avons vécu, les primes sensibilités de nos enfances sont les premières sources d’inspirations artistiques, car c’est au cœur de ces expériences sensationnelles que viennent se construire le terreau de la créativité. L’éducation non formelle en étant le vivier le plus résurgent. .Il est possible d’observer aujourd’hui que ces interstices sont le foyer de l’imaginaire, c’est un pan, notre madeleine de Proust, un espace qui nous permet alors d’ouvrir des perspectives de créativité .Il est possible alors par nos plus grand secret d’extirper une partie de nous-même, béance de notre imaginaire. Il est possible fonder nos recherches dans nos profondeurs les plus archaïques.


Le questionnement auto-pédagogique pour un meilleur développement artistique

Il y a dans le développement artistique une indéniable pluridisciplinarité, voir même une “ adisciplinarité ”, qui permet un certain décloisonnement. C’est ce décloisonnement qui permet de singulariser l’art, qui lui permet de se transcender.


Projet artistique et pédagogique

Même si le cloisonnement nosologique, nous attribue une place se définissant un point de vue financier et déontologique. On ne peut exclure l’illocutoire porosité qui existe entre l’artistique et le pédagogique. « L’idée de l’école et l’idée de théâtre ne sont qu’une seule et même idée  » ainsi l’écrit Jacques Copeau dans le registre du vieux colombier en 1921.Le rôle de l’acteur pédagogue est de percevoir ce que l’élève peut mettre en place par lui-même. La phrase « sous chaque visage, une âme « de Célestin Freinet correspond à cette volonté de singulariser cette expérience. De nombreux modèles éducatifs usent de comparaison entre les élèves à des fins productives. Il en va de même dans l’élaboration artistique. Il est possible de constater que comparer à outrance les élèves entre eux n’est pas jamais très respectueux de l’intériorité et du substantiel de l’élève. Son imaginaire, son histoire personnelle, son observation possède toute une encyclopédie d’imaginaires transmissible entre camarades .La pédagogie par singularité nous renvoie à la phrase de Pierre Debauche » une école par élève ». Jacques Rancière nous lègue cette belle formule » « Il y a abrutissement là ou une intelligence est subordonnée à une autre intelligence ».« Il n’est pas aisé de penser que la plus part du temps, le petit homme possède en lui une part d’autonomie, dont il est lui-même dépossédé. ».Ce que j’apprécie lorsque je vois un spectacle, une mise en scène, c’est que cette dernière valorise le travail de l’acteur. La mise en espace, l’esthétique ne sont là que pour accompagner, appuyer, le travail de l’acteur. Lorsque l’esthétique prend le dessus sur le jeu, l’humanité du spectacle est mise à mal, et nous n’observons que des effets de mise en scène non élucidé, non transcender par l’acteur. Jacques Rancière dit que « Le secret des bons maitres résident dans le fait de guider discrètement l’intelligence de l’élève. » et « ce qui abrutit le peuple, ce n’est pas le défaut d’instruction, mais la croyance en l’infériorité de son intelligence ».

Jojo et Nana - Spectacle tout public

 


Premièrement parce qu’il nous semble intéressant de permettre aux spectateurs de partager notre expérience d’acteurs, pour la comprendre comme inscription phénoménologique. Cette expérience partagée avec la population locale, permet d’amener en douceur des propositions dramaturgiques qui ne serait pas de prime abord explorer par ce public. L’introspection théâtrale de acteurs–spectateurs permet de faire connaissance au sens Bourdieusien avec le champ théâtral : administration, billetterie, technique, costumes, maquillage, décor, mise en scène , jeu, autant de ramifications qui donne du sens à ce champ sociologique.

Ainsi la compagnie vise quatre apprentissages simultanés : l’art du comédien, l’apprentissage des métiers du spectacle, l’apprentissage des métiers culturels, et l’apprentissage du terrain.

 

Un des grands souhaits de la compagnie est de tenter de faire accoucher les idées et les actions de ses acteurs et de ses spectateurs. Je pense que pour une compagnie, il est possible de créer et de former conjointement. Ce que recherche la compagnie, c’est aussi proposer aux spectateurs un corps délivré, libéré, par opposition à un corps enfermé, claustré. Les écrits de Michel Foucault Surveiller et Punir relatent tout à fait de ce corps contrôlé dans le cadre de la formation et il serait possible de le transposer dans la mise en scène. Cherchons donc à libéré la créativité.

Lié à des contraintes d’ordres économiques les processus de création sont souvent enclins à des principes de non-oisiveté. C’est pourtant dans ces approches non productives, dans l’immédiateté que se construisent les sensations et les sentiments les plus intérieurs pour faire le travail d’orfèvre artistique.

“ Improviser c’est d’abord apprendre à se vaincre ” dans l’herméneutique du sujet de Michel Foucault.Improviser, c’est aussi déceler nos failles d’écoute et de communication. Un simple jeu permet de palier et de résoudre cet écart relationnel. Il est possible de scander et d’utiliser les mots de son partenaire de jeu par simple réitération ou par expansion de cette même réitération. Cet exercice met en exergue le fait que ce n’est pas tant la créativité lexicale qui est opérante dans l’improvisation, mais davantage la variation émotionnelle que peut susciter le fait de répéter le mot d’un partenaire. Dans un autre sens, par une toute autre intention il est possible de faire avancer l’histoire des partenaires de jeu.
Il y a un objectif, celui d’atténuer la tension ou les tensions du spectateur par le fait même de vivre une action produite par des acteurs. Nous ne sommes pas sans ignorer les vertus de nos « neurones miroirs » comme le promulgue Giacommo Rizolatti. Il est possible de jouer avec les émotions des spectateurs dans l’espace. Mettre en scène un corps en mouvement, c’est incommensurablement provoqué un mouvement chez le spectateur.
Pour Vigarello , l’histoire de l’éducation physique et sportive relève davantage « d’un corps qui fonctionne, plus qu’il ne parle, qui produit plus qu’il n’éprouve ».Même si le mouvement est incontestable pour le développement des sensations, il est important de rechercher ce que l’on éprouve, ce qu’il est possible de ressentir. C’est un exercice tout à fait particulier, étrange, inquiétant. Mais c’est tout le fruit de la recherche de ce nouveau corps théâtral. Développer, s’autoriser à développer des sensations nouvelles.
Premièrement parce qu’il fait représentation de son matériel, et que cette représentation matérielle est considéré parfois comme inutile. En effet à quoi sert une chaise, une table, un miroir, un tapis, un lustre, une tapisserie, si l’on n’en fait usage que dans un temps restreint qu’est le temps de représentation. Ce matériel entreposé, et qui ne sert pas le reste du temps transgresse, provoque, installe une béance économique difficile a accepté pour certains. Outre, ce manque de productivité matérialisée, elle empêche sur ce même espace entreposé, une autre réalisation économique plus productive, ce qui n’est sans s’additionner au scandale d’improductivité .Deuxième problématique : la fétichisation des objets sur scène. Les matériaux sont chahutés par les actions produites par les acteurs. Ces mouvements de l’acteur qui entraine une modification de l’espace sont nécessaires pour expliquer les émotions, les changements intérieurs des personnages s’exprimant extérieurement. C’est parce que l’acteur est vivant qu’il modifie son environnement, ce qui n’est pas sans bousculer, faire désordre. Troisièmement, le désordre, et sans jeu de mots, c’est qui défie l’ordre. L’ennemi premier de l’humanité serait de cristalliser, de faire pouvoir totalitairement sur l’être humain. Là où l’ordre est établit théâtralement, une chaise bien rangé, une table bien droite, il est intéressant de faire table rase, pour interroger sur cet manipulation technologique, qui peut et par l’action de l’humain. Cela renvoie donc au notion d’utilité et d’utilisabilité du matériel scénique.